RDC: Joseph Kabila, le pouvoir au prix de l’insécurité ?

Président depuis 16 ans, Joseph Kabila s’accroche à son fauteuil. Et nombre d’indices montrent qu’il est prêt à faire payer au pays le prix fort. Le président de la RDC, Joseph Kabila, n’est pas près de rendre son tablier.
Tout faire pour retarder l’organisation des élections et, si possible, changer la Constitution afin de briguer un nouveau mandat. C’est manifestement l’objectif de Joseph Kabila, théoriquement empêché de se succéder à lui-même au Congo-Kinshasa. D’est en ouest, le pays sombre peu à peu dans une violence entretenue savamment – disent certains – par les autorités. Analyse.

À l’est, des troubles récurrents

S’il y avait un enfer sur terre,Beni en serait la capitale. Depuis près de trois ans, cette ville-pandémonium, située au Nord-Kivu à quelques encablures du Parc national des Virunga, connaît les pires atrocités : massacres à l’arme blanche, décapitations, enlèvements, etc. Le bilan est lourd : plus de 700 morts parmi les civils depuis octobre 2014. À en croire les autorités congolaises, ces méfaits seraient commis par les ADF-Nalu (Allied Democratic Forces – National Army of Liberation of Uganda), un mouvement hétéroclite composé pour l’essentiel d’opposants ougandais réfugiés depuis plus de vingt ans en territoire congolais. Ceux-ci auraient, selon Kinshasa, « retourné » leurs armes contre la population civile après que l’armée congolaise eut commencé à les pourchasser. Mais la réalité semble plus complexe : les témoignages évoquant une collusion entre les ADF-Nalu et certains éléments des FARDC, l’armée congolaise, sous le regard passif de la Monusco, abondent.

Au-delà de Beni, ville martyre, c’est une grande partie de l’est de la RDC qui est sujette depuis plus de vingt ans à une instabilité chronique. C’est le cas en particulier des provinces du Nordet du Sud-Kivu. Infestées de milices armées qui pillent, violent, tuent, les populations locales y vivent un véritable calvaire. Toujours à l’est, mais plus au sud, l’ex-province cuprifère du Katanga, aujourd’hui hyper-militarisée par le pouvoir qui cherche à la contrôler, n’est pas non plus épargnée. Gédéon Kyungu, un criminel de guerre réputé pour sa cruauté, s’est évadé en septembre 2011 dans des conditions suspectes de la prison de Kasapa à Lubumbashi avant de rallier en octobre 2016 le pouvoir, qui le couvre depuis de ses bienveillances. En contrepartie de quoi ? Selon cet expert des questions de défense en RDC, qui réside à Lubumbashi, « Kinshasa entendrait utiliser Gédéon pour entretenir l’insécurité dans l’ex-Katanga. Ici comme ailleurs, elle servira de prétexte au gouvernement pour justifier le report des élections ».

Au centre, le Kasaï dans la tourmente

Depuis plusieurs mois, le Kasaï est frappé à son tour par la violence. En août 2016, le chef des Kamuina Nsapu, puissante autorité coutumière, qui s’était révolté contre les autorités de Kinshasa à la suite de leur refus de le reconnaître, avait été tué, amorçant ainsi un cycle de violences qui touche désormais huit des provinces du centre du pays. Ici aussi le bilan est dramatique : des centaines de morts, plus de 40 charniers dénombrés par l’ONU, 1,27 million de déplacés, 20 000 personnes réfugiées en Angola. La situation est telle sur le plan humanitaire que la commission chargée de l’organisation des élections (CENI) a affirmé qu’elle n’était pas en mesure d’enrôler les électeurs au Kasaï, berceau de l’UDPS et bastion de l’opposition tshisekediste. « Comme il paraît peu probable d’organiser le scrutin sans ces provinces, on s’achemine vers un nouveau report de la présidentielle », fait observer le journaliste Christophe Rigaud sur le site d’information Afrikarabia.com.

Signe de la tension extrême qui règne dans cette partie du pays, l’assassinat en mars dernier de deux experts de l’ONU, Zaida Catalàn et Michael Sharp, tous deux chargés d’enquêter sur les violences au Kasaï. Les autorités congolaises, enregistrement vidéo à l’appui, ont accusé les Kamuina Nsapu d’être les auteurs de ce double meurtre. Mais beaucoup doutent de cette version des faits « un peu facile ». Dans ce contexte explosif, les dernières révélations du New York Timesont fait l’effet d’une bombe. Le quotidien américain a révélé que Clément Kanku, un ministre congolais du gouvernement précédent, celui de Samy Badibanga, serait impliqué dans les massacres au Kasaï et que Zaida Catalàn détenait un enregistrement audio qui prouvait les liens entre Clément Kanku et la milice Kamuina Nsapu. Joseph Kabila avait-il nommé Kanku pour stopper l’insurrection, comme le laisse entendre le New York Times, ou pour une autre raison ? Le mystère demeure à ce jour. Quoi qu’il en soit, comme le relève avec justesse Christophe Rigaud, « en jouant ainsi avec le feu, le pouvoir réussit au moins le principal : cultiver le chaos pour empêcher la tenue des élections et espérer pouvoir organiser un référendum pour présenter une nouvelle candidature de Joseph Kabila ».

À l’ouest, « Prison break » à Makala

Ubuesque, rocambolesque. Hallucinant, sidérant. Les termes ne manquent pas pour qualifier ce qui s’est passé ce mercredi 17 mai 2017 à Kinshasa. « Cela ressemble à un mauvais film, à un remake de Prison break », écrira Colette Braeckman dans Le Soir de Bruxelles. Ce jour-là, à l’aube, une explosion retentit dans le Centre pénitentiaire de Makala à Kinshasa, la plus grande prison du pays. Sur les 8 000 à 9 000 prisonniers que compte l’établissement, 4 630 prennent la poudre d’escampette. Un fait sans précédent dans le pays. Les 200 à 300 militaires en faction censés sécuriser les lieux mettront près de deux heures à réagir. Pour les autorités congolaises, les responsables sont tout trouvés : il s’agirait des partisans de Zacharie Badiengila, plus connu sous le nom de Ne Mwanda Nsemi, député de la province du Kongo central, située à l’extrême ouest du pays, et leader de la secte politico-religieuse Bundu Dia Congo (BDK, « Royaume du Kongo » en kikongo). Ses soutiens auraient pris d’assaut la prison pour l’en extraire avec ses adeptes. Il avait été arrêté en mars dernier, accusé d’outrage au chef de l’État et soupçonné de vouloir fomenter une rébellion afin de restaurer l’ancien royaume du Kongo.

Des faits troublants autour de cette « grande évasion »

Cette opération fut une aubaine pour les détenus. À une exception près : ceux du pavillon 8, qui regroupe les prisonniers politiques. Eux n’ont pas fui. Flairant le coup tordu et craignant des exécutions sommaires sous prétexte de délit de fuite, ils sont prudemment restés dans leurs cellules. En attendant, Ne Mwanda Nsemi et ses acolytes se sont, eux, échappés en toute quiétude. Nombre de témoins ont dit avoir été frappés par la décontraction des fugitifs à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler cette matinée « porte ouverte ».

Ça n’est là qu’un des nombreux faits troublants qui sèment le doute sur la version officielle des autorités. Car en voici d’autres :

– l’opération de Makala a sonné le début d’une série d’évasions, inédite dans le pays dans un laps de temps aussi court. Deux jours plus tard, en effet, à Kasangulu, dans la province du Kongo central, le fief de Ne Mwanda Nsemi, près de 70 prisonniers s’évadent à leur tour sous le regard impassible des forces de l’ordre. Le lendemain, à Kalemie dans la province du Tanganyika (ex-Katanga), 14 personnes s’échappent d’un poste de police. Etc.

– la veille de la « grande évasion » de la prison de Makala, vers 22 heures, le seul détenu occidental, Joshua French, 35 ans, un ex-soldat de nationalité norvégienne, emprisonné depuis 2013, est libéré. « Des hommes sont venus le chercher quelques heures avant l’explosion de violence, comme si on avait voulu éviter de lui faire prendre un risque ou qu’il assiste à ce qui s’est passé. C’est peut-être une coïncidence, mais c’est quand même troublant », rapporte La Libre Belgique.

– autre élément surprenant, selon La Libre Belgique : des travaux ont été réalisés il y a quelques jours à Binza dans la maison de Ne Mwanda Nsemi, prise d’assaut en mars 2017 au moment de son arrestation. Comme s’il eut fallu la rénover avant le retour imminent de son propriétaire. Étrange pour le moins.

Du coup, à Kinshasa, rares sont ceux à croire à la version officielle des autorités. Et pour cause. Les membres de la secte Bundu Dia Kongo n’ont tout simplement pas les capacités, ni conceptuelles ni matérielles, pour mener à bien ce type d’opération. Une évasion qui rappelle d’ailleurs étrangement celle de Gédéon Kyungu à Lubumbashi… « Vous allez voir qu’ils vont encore créer une rébellion au Bas-Congo », a prédit Moïse Katumbi, chef de file de l’opposition RD congolaise, dans une interview à la Deutsche Welle, avant d’ajouter : « Le président Kabila est en train d’encadrer l’insécurité (…) pour qu’on n’organise pas les élections. » En effet, il est fort à parier que le retour de Ne Mwanda Nsemi au Kongo central inaugure un nouveau cycle de violence et d’instabilité, empêchant ainsi fort opportunément l’enrôlement des électeurs dans cette province et offrant un énième prétexte pour repousser la tenue des élections.

Au sud-ouest, l’armée angolaise en alerte

En Angola, pays qui avait donné un coup de pouce décisif en 1997 pour défaire Joseph Mobutu et faciliter l’installation de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en RDC, la situation sécuritaire du voisin congolais ne cesse d’inquiéter. Au point que cette puissance militaire régionale a, le dimanche 21 mai, massé son armée – l’infanterie, des tanks et une artillerie lourde – le long de sa frontière commune avec le Congo-Kinshasa. Au nord-est de l’Angola, des mouvements de troupes ont également été signalés.

Une décision qui intervient au moment où l’évasion de Ne Mwanda Nsemi fait craindre un embrasement du Kongo central et où l’Angola a conclu avec les États-Unis un nouvel accord de coopération militaire à la suite d’une rencontre la semaine dernière entre le ministre angolais de la Défense, João Lourenço, et son homologue américain, le secrétaire à la Défense et chef du Pentagone James Mattis. Dans la foulée, la commission des Forces armées à la Chambre des représentants a autorisé le Pentagone à vendre des armes à l’Angola. « La tension est palpable. On sent comme une montée des périls. Cela me rappelle un peu l’atmosphère de 1998, à la veille de la deuxième guerre du Congo », déclare un ancien haut gradé des FARDC.

Partout dans le pays, des déplacés

Résultat de cette situation critique : selon une étude que vient de publier le Norwegian Refugee Council, la RDC était en 2016 le pays qui comptait le plus de déplacés internes fuyant les conflits. Un chiffre qui s’aggrave avec le temps. En effet, sur les 3,7 millions de personnes déplacées au total depuis le début de l’année 2017 dans le pays, plus d’un million l’ont été à la suite de violences dans le Kasaï. Quant au reste de la population déplacée, plus de la moitié est localisée dans le Nord et dans le Sud-Kivu (respectivement, 837 000 et 387 000 personnes).

« La crise RD congolaise, largement oubliée en Afrique centrale, surpasse toutes les autres en termes de personnes fuyant les zones de conflits », indique Ulrika Blom, directrice pour la RDC au Norwegian Refugee Council. « Même les guerres brutales en Syrie et au Yémen sont sans commune mesure de ce point de vue avec ce qui s’est produit au Congo-Kinshasa en 2016 », précise-t-elle. Selon cette étude, l’insécurité politique est venue aggraver les tensions anciennes et les conflits avec les groupes armés qui pullulent dans le pays, en particulier dans le Nord et dans le Sud-Kivu. « La crise RD congolaise est la plus ignorée au monde », déplore Ulrika Blom. « Les besoins humanitaires sont immenses. Mais malgré les plus de 7 millions de personnes qui ont besoin d’une aide urgente, l’appel au don international de 813 millions de dollars n’a été couvert qu’à hauteur de 20 % seulement. » Pour ne rien arranger, une réduction des effectifs de la Monusco, la mission de paix et de sécurité de l’ONU en RDC, a été décidée fin mars 2017.

Machiavel à Kinshasa

Pour Joseph Kabila et son régime, la fin justifierait-elle les moyens ? Seraient-ils prêts à se maintenir au pouvoir au prix d’une insécurité généralisée ? En tout cas, voudraient-ils repousser sciemment la tenue des élections qu’ils ne pourraient s’y prendre mieux. Un stratagème machiavélique pour certains, diabolique pour d’autres.

Le Point (ANALYSE de Prosper Bagondo)