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RD Congo: 30 Juin 1960 – 30 Juin 2017, 57 ans d’un chemin chaotique

Joseph Kasa-Vubu, président du Congo, Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo, et Baudouin Ier, roi des Belges, le 30 juin 1960. © DR

57 ans après l’indépendance, l’heure n’est ni aux festivités ni aux réjouissances en RDC. En cause, l’absence d’organisation des élections par le régime de Joseph Kabila. Dans un communiqué diffusé le 29 juin 2017, le président de la République Joseph Kabila a annoncé qu’il n’adresserait pas de message, comme il a l’habitude de le faire, en cette journée anniversaire. « Pour des raisons de santé », s’est-il justifié. « De toute façon, il n’y a rien à fêter », tranche lapidaire un Kinois. « Ici, on ne mange pas. Et puis, il y a tout le reste ».

Après une période de relative accalmie en dépit de scrutins présidentiels contestés, violemment (en 2006) ou pacifiquement (en 2011), le pays est en passe de sombrer dans un chaos généralisé comme le montrent les troubles persistants à l’Est (Nord et Sud-Kivu), résurgents dans le Sud-Ouest (Kongo central) et extrêmement préoccupants dans le centre (Grand Kasaï). En cause, l’absence d’organisation des élections par le régime de Joseph Kabila, soupçonné de vouloir se maintenir coûte que coûte à son poste. Il y a quelques jours, l’Église catholique, très puissante en RDC, a accusé une « minorité au pouvoir d’avoir pris en otage tout un pays », privant le peuple de sa souveraineté. Indépendance, vous avez dit indépendance ?

« Vous avez dit indépendance ? »

Ce 29 juin 1960, le roi des Belges, Baudouin Ier, atterrit sur la piste de l’aérodrome de Ndjili à Léopoldville, l’actuelle Kinshasa. Le lendemain, il doit proclamer l’indépendance de ce qui, longtemps, fut la plus grande colonie européenne d’Afrique noire : le Congo. Retour en arrière : en 1885, l’arrière-grand-oncle de Baudouin Ier, le roi Léopold II, avait en effet fait de ce vaste territoire situé au cœur du continent africain sa propriété. À 11 heures du matin, ce 30 juin 1960 donc, au Palais de la Nation de Léopoldville, Baudouin Ier met fin à 75 ans de colonisation.

Le discours convenu d’un roi

De ce jour-là, les Belges retiendront pour l’essentiel le discours de leur roi, ponctué d’applaudissements polis. Un discours paternaliste qui rend un hommage appuyé à « l’œuvre colonisatrice » de la Belgique. « L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et poursuivie avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive non seulement pour le Congo lui-même […], mais pour l’Afrique tout entière », déclare avec emphase Baudouin Ier.

C’est que dix ans plus tôt déjà, en 1950, celui qui n’était alors pas encore roi, avait déclaré : « Sous la férule de la dynastie belge, un fruit a mûri. Un fruit qui n’était au départ que barbarie, jungle et étendue sauvage et qui a éclaté en une féérie de bien-être et de bienfaisante civilisation. » Des propos à mille lieues de la réalité, mais qui résument parfaitement la perception que les élites et l’opinion publique en Belgique avaient alors de « leur » colonisation. Durant la première moitié du XXe siècle, on apprenait sur les bancs de l’école au Congo que « le roi Leopold II avait civilisé les Kongos et les avait sortis des ténèbres et de la barbarie ».

Léopold II et le Congo

D’un point de vue juridique, Léopold II a, il est vrai, « fait » le Congo grâce aux multiples « découvertes » de l’explorateur Stanley qui officiait pour son compte. Avant la colonisation, le pays n’était qu’un vaste territoire composé d’une mosaïque d’entités indépendantes les unes des autres, certaines étant des royaumes, d’autres des empires, d’autres encore des chefferies avec une densité de population, des systèmes de gouvernance ou encore des niveaux de développement très différents. Léopold II réunira l’ensemble des pièces de ce puzzle pour en faire un territoire unitaire, appelé État indépendant du Congo. Statutairement, il s’agit en réalité de la propriété personnelle du roi des Belges. Ça n’est qu’en 1908, un an avant la mort du souverain, que le Congo deviendra officiellement une colonie belge. En attendant, pour le roi des Belges – qui rêvait de donner à son pays puissance et influence, ce qui passait à l’époque par la possession de colonies – le Congo, quatre-vingts fois plus grand que la Belgique – est une excellente affaire et participera de sa fortune. Grâce à l’ivoire et surtout au caoutchouc, qui accompagne l’essor de l’industrie automobile en Europe. Plus tard, les mines prendront le relais.

Patrice Lumumba, Premier ministre congolais, répond à Baudouin Ier

Si l’affaire est excellente pour le roi des Belges, on ne peut en dire autant, en revanche, pour les Congolais. « Il s’agit sans doute de la colonisation la plus dure et certainement l’une des plus atroces », selon l’historien Elikia M’Bokolo. De 20 millions en 1885, la population congolaise tombera sous la barre des 10 millions en 1908, à la fin de l’ère léopoldienne. C’est dire si l’exploitation des richesses du Congo s’est faite de manière extrêmement brutale. Ce 30 juin 1960, Patrice Lumumba s’en fait l’écho dans un discours – passé à la postérité – en « réponse » à celui prononcé par Baudouin Ier quelques minutes auparavant et qui s’était, lui, borné à dépeindre le versant positif de la colonisation, passant sous silence la dureté des rapports humains entre Belges colonisateurs et Congolais colonisés. « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des Nègres […]. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs », déclare Patrice Lumumba qualifiant au passage la colonisation belge de régime d’oppression et d’exploitation. Et d’ajouter : « nos blessures sont trop fraîches encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire ». Tonnerre d’applaudissements dans la salle. Lumumba dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Indépendance octroyée ou arrachée ?

Lumumba et le jour où l’indépendance du Congo fut confisquée

Outre cette querelle sur le bilan, positif ou négatif, de la colonisation, les discours de Baudouin Ier et de Patrice Lumumba s’opposent également ce jour-là sur le point de savoir si l’indépendance a été concédée par les Belges aux Congolais ou bien si ces derniers l’ont arrachée aux premiers de haute lutte. Pour le Premier ministre congolais, les choses sont parfaitement claires. « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui […] avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal […], nul Congolais digne de ce nom ne pourra oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise. »

Au début du XXe siècle déjà, un mouvement politico-religieux, le kibanguisme revendiquait l’indépendance de la province du Kongo central, à l’extrême sud-ouest de l’actuelle RDC. Son fondateur, Simon Kibangu, réinterpréta la religion chrétienne pour en faire un outil d’émancipation. Dans son esprit, les hommes ayant été créés par Dieu, ils sont tous égaux. Il n’y a donc aucune justification à la domination des Noirs par les Blancs. En 1921, il mobilise des centaines de milliers de personnes avant d’être arrêté et condamné à mort, une peine commuée en détention à perpétuité. Il mourra en prison en 1951, mais le kibanguisme est aujourd’hui la deuxième religion au Congo. Il y aura ensuite plusieurs révoltes successives en différents endroits du territoire congolais. Mais il faut cependant attendre l’émergence des mouvements indépendantistes radicaux pour que de telles velléités soient plus fortement exprimées. En l’occurrence, l’Abako, l’Alliance des Bakongos, qui réclame l’indépendance dès le début des années 1950 et dont Joseph Kasa Vubu prend la tête, ainsi que le Mouvement national congolais, le parti du populaire et intransigeant Patrice Emery Lumumba. Contrairement à Kasa Vubu, dont le mouvement est essentiellement ethnique, les revendications d’indépendance du MNC portent, elles, sur le pays tout entier.

Mouvement nationaliste

À la fin des années 1950, le mouvement nationaliste est donc bien vivace au Congo. L’expression de ses revendications est d’ailleurs souvent réprimée dans la violence. Mais les autorités coloniales belges feignent, dans une large mesure, de l’ignorer. Elles ne retranscrivent pas fidèlement le sentiment réel des populations congolaises. Ainsi, lorsque surviennent les émeutes populaires du 4 janvier 1959, c’est un coup de tonnerre à Bruxelles. Ce jour-là, une manifestation de l’Abako – interdite par le bourgmestre belge de Kinshasa – est prévue. Mais la notification de son interdiction arrive trop tard. Kasa Vubu ne peut en informer ses partisans. À cela s’ajoute la sortie mouvementée d’un match de football au stade Tata Raphaël entre Victoria Club et Mikado, dont les supporteurs rejoignent les rangs des manifestants. Le tout finit par dégénérer en émeutes populaires qui dureront trois jours et seront réprimées dans un bain de sang. 49 morts sont annoncées officiellement. Probablement cinq fois plus en réalité. L’événement – retentissant – est considéré comme le véritable déclencheur de la prise de conscience des autorités belges que l’indépendance du Congo est devenue inéluctable. Le 4 janvier est d’ailleurs férié en RDC. On célèbre ce jour-là les « martyrs de l’indépendance ».

Une indépendance bâclée et en partie fictive

Ce phénomène d’occlusion de la réalité coloniale, qui a longtemps prévalu au sein du pouvoir belge, est à l’origine sans doute du sentiment de précipitation, d’improvisation, d’impréparation de cette décolonisation. Les Belges n’ont en effet jamais véritablement associé les Congolais à cette construction, ceux-ci n’étant formés que pour occuper des fonctions subalternes. « Si on ne veut pas avoir d’ennuis, il ne faut pas créer d’élites locales », explique Elikia M’Bokolo pour résumer la doctrine coloniale belge. Du coup, contrairement à ce qui s’est passé dans les colonies françaises où des élus d’Afrique siégeaient à l’Assemblée nationale, rien de tel dans le cas de la Belgique. En outre, si l’éducation primaire fournie par les missionnaires est de bonne qualité et relativement généralisée, plus que dans d’autres colonies sur le continent, le secondaire, en revanche, est lui très peu développé, et le supérieur encore moins. Peu de cadres sont ainsi formés et quand l’indépendance arrive, les élites sachant faire « tourner la machine » manquent cruellement. Enfin, la chronologie rapide de l’annonce de l’indépendance du Congo belge trahit ce sentiment de précipitation. Le 13 décembre 1959, Baudouin Ier fait part publiquement de son intention d’accorder son indépendance au Congo. En mai 1960, des élections législatives sont organisées qui sont remportées par le MNC de Patrice Lumumba. Le Parlement désignera toutefois Joseph Kasa Vubu comme premier président du Congo indépendant, Patrice Lumumba étant nommé quant à lui Premier ministre. Enfin, le 30 juin de la même année, l’indépendance est officiellement proclamée.

Le début des troubles dès juillet

Insuffisamment préparée, cette indépendance est également, dans une certaine mesure, fictive. L’armée congolaise, par exemple, continue d’être dirigée par un général belge, Émile Janssens, qui écrira sur un tableau une formule pour le moins explicite : « après l’indépendance égale avant l’indépendance ». Tout est dit. Or, cela ne pouvait durer. Dès le 5 juillet, éclate une mutinerie suivie de troubles. Magasins dévastés, immeubles incendiés, voitures brûlées et surtout violences et règlements de comptes envers les Européens, dont beaucoup fuiront Léopoldville. Les troupes belges parties, seules les éléments de l’ONU sont présents pour tenter de rétablir l’ordre. Et la situation s’aggrave encore quand, aux troubles intérieurs, s’ajoute la sécession, le 11 juillet 1960, de la riche province cuprifère du Katanga, puis le 8 août, de celle du Kasaï, située au centre du pays et très riche en diamants. Une mécanique infernale est dès lors enclenchée. Le 5 septembre 1960, Patrice Lumumba, démis de ses fonctions de Premier ministre par le président Kasa Vubu, s’enfuit à Stanleyville (actuelle Kisangani) où il est arrêté le 2 décembre 1960 pour être ramené à Léopoldville. « Monsieur Patrice Lumumba est un homme fini », déclare alors un certain Joseph Désiré Mobutu, qui a pris la tête du commandement de l’armée. L’ex-Premier ministre sera exécuté le 17 janvier 1961.

Que reste-t-il du souvenir de l’indépendance ?

Que reste-t-il aujourd’hui du 30 juin 1960 dans la mémoire des Congolais ? « Deux choses contradictoires », selon l’historien Elikia M’Bokolo. « D’une part, le fait que Lumumba ait été proclamé et par Mobutu, et par Kabila père et fils, héros national, c’est une reconnaissance de la lutte menée par les Congolais. Mais d’un autre côté, le peuple congolais semble avoir oublié les horreurs de l’époque coloniale puisque, dans le langage populaire, les Belges sont appelés les nokos, les oncles, un terme empreint d’affection et de respect. » Si les jeunes Congolais, épris de liberté, saluent sans réserve cette indépendance, les choses sont plus mitigées chez les plus anciens, ceux qui ont connu l’époque coloniale et qui sont aujourd’hui pour certains enclins à une forme de nostalgie d’une époque où l’éducation, les soins de santé de base étaient malgré tout gratuits et où les infrastructures étaient construites. « Avant l’indépendance, les Sud-Africains venaient se faire soigner dans les hôpitaux à Lubumbashi. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes obligés de nous rendre en Afrique du Sud pour nous faire soigner », déplore un vieux Lushois, à l’œil toujours pétillant. Une réflexion qui en dit long sur l’état actuel du pays…

57 ans d’une histoire chaotique

Justement, 57 ans après l’indépendance, l’heure n’est ni aux festivités ni aux réjouissances en RDC. Dans un communiqué diffusé le 29 juin 2017, le président de la République a annoncé qu’il n’adresserait pas de message, comme il a l’habitude de le faire, en cette journée anniversaire. « Pour des raisons de santé », s’est-il justifié. « De toute façon, il n’y a rien à fêter », tranche lapidaire, un Kinois. « Ici, on ne mange pas. Et puis, il y a tout le reste ». Tout le reste, c’est la grave crise multiforme, à la fois politique, sécuritaire, économique et sociale, qui secoue actuellement le pays. Le dernier chapitre douloureux d’une histoire tragique qui en compte plusieurs. En 1965, Joseph Mobutu prend les rênes du pays qu’il rebaptise Zaïre et y installe une dictature. Il chutera 32 ans plus tard sous les coups de boutoir de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila. Un an plus tard, en 1998, débute la deuxième guerre du Congo, l’un des pires conflits de l’histoire du pays, qui ne prendra officiellement fin que cinq ans et six millions de morts plus tard. Quant au pillage des ressources du pays opéré à une échelle industrielle par les multinationales et les pays voisins (Ouganda, Rwanda), il se prolongera bien des années plus tard.

Après une période de relative accalmie en dépit de scrutins présidentiels contestés, violemment (en 2006) ou pacifiquement (en 2011), le pays est en passe de sombrer dans un chaos généralisé comme le montrent les troubles persistants à l’Est (Nord et Sud-Kivu), résurgents dans le Sud-Ouest (Kongo central) et extrêmement préoccupants dans le centre (Grand Kasaï). En cause, l’absence d’organisation des élections par le régime de Joseph Kabila, soupçonné de vouloir se maintenir coûte que coûte à son poste. Il y a quelques jours, l’Église catholique, très puissante en RDC, a accusé une « minorité au pouvoir d’avoir pris en otage tout un pays », privant le peuple de sa souveraineté. Indépendance, vous avez dit indépendance ?

Par Prosper Bagondo, Publié le – Modifié le | Avec Le Point Afrique