RD Congo: le torchon brûle avec les passeports de la colère

Décision vient d’être prise par le gouvernement d’invalider les passeports semi-biométriques à partir du 16 octobre. On devine le désarroi de ceux qui en sont encore porteurs.

La mesure est tombée brutalement, donnant l’impression d’une décision prise à la hâte. Résultat : en RDC, le torchon brûle. Ou plutôt le passeport. À partir du 16 octobre, « les anciens passeports congolais semi-biométriques encore en circulation n’auront plus cours légal sur toute l’étendue de la RDC », a indiqué vendredi 15 septembre le vice-ministre des Affaires étrangères congolais, Aggée Aje Matembo Toto. Par voie de conséquence, « les détenteurs de ces passeports ne pourront plus être autorisés à franchir la frontière tant à l’entrée qu’à la sortie du territoire national », précise le communiqué ministériel. Les passeports actuels, désormais caduques, seront « retirés » à leurs détenteurs « contre la remise d’une photocopie qui leur permettra de solliciter le nouveau passeport biométrique ». Une décision qui a immédiatement suscité un tollé tant dans son principe que dans son calendrier pour le moins resserré… D’autant que, comme le rappelle La Libre Belgique, lors de la présentation du nouveau passeport biométrique, le 10 novembre 2015, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Raymond Tshibanda, avait assuré que ce document serait « utilisé concomitamment avec l’ancien passeport semi-biométrique jusqu’à l’expiration de ce dernier » (donc, en théorie, jusqu’en 2020 pour les passeports renouvelés fin 2015, ceux-ci étant valables 5 ans).

Une mesure vivement contestée au sein de la société civile et de l’opposition…

« Pourquoi tant de précipitation alors qu’on traîne les pieds pour organiser les élections », s’interroge ce cadre dans le secteur bancaire à Kinshasa. Pour cet autre Congolais, s’exprimant sur RFI, il s’agit ni plus ni moins d’ « une grosse escroquerie de la classe dirigeante envers son peuple » qui ne fait que « renforcer les doutes entre la classe dirigeante et son peuple ». « Ceci est inacceptable ! Ce n’est pas que du vol, c’est de la méchanceté : coût exorbitant, procédures fastidieuses, et maintenant ça… », a vivement réagi, de son côté, La Lucha, l’un des principaux mouvements citoyens en RDC, sur son compte Twitter. D’une manière générale, les Congolais se sont déchaînés sur les réseaux sociaux contre cette mesure qu’ils jugent « inique et incompréhensible ». Certains, non sans humour, ont dénoncé « une mauvaise blague de Toto » du nom du ministre signataire du communiqué incriminé. Dans le même temps, les hashtags #RDCscandalepasseport ou #passeportgate se sont rapidement répandus comme une trainée de poudre.

L’opposition, sans surprise, n’a pas manqué de tirer à boulets rouges sur cette mesure controversée. Martin Fayulu, le président de l’Ecidé, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. « La décision de retirer précipitamment de la circulation les passeports semi-biométriques est une arnaque de plus des kabilistes », a-t-il écrit sur son compte Twitter. Quant à Juvénal Munubo, député UNC d’opposition, il a déposé une question orale à l’attention du ministre des Affaires étrangères, Leonard She Okitundu, afin qu’il s’explique sur « la motivation profonde de cette décision et la raison qui a fait qu’on ne puisse pas lancer les passeports biométriques une fois pour toutes ».

… mais également vertement critiquée au sein de la majorité

Pire, la gronde est telle qu’elle touche jusque dans les rangs de la majorité. « Je demande au ministère des Affaires étrangères de mon pays de retirer cette mesure illégale et impopulaire », a écrit Yves Kisombe, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, sur sa page Facebook. Le député Zacharie Bababaswe Wishiya, lui aussi, est vent debout contre cette mesure qu’il juge « inopportune, mais aussi et surtout inacceptable dans le contexte politico-social » actuel. À telle enseigne qu’il en a demandé le retrait « sans condition et sans délai ». Même son de cloche du côté de Patrick Muyaya, un autre député national estampillé « MP ». Sur son compte twitter, il a qualifié la mesure d’ « inopportune et inappropriée » avant d’appeler, lui aussi, à « la retirer purement et simplement ». Il faut dire que la mesure ne va pas sans poser quelques questions pratiques. Quid, notamment, des visas en cours rattachés aux passeports actuels ? Que nenni ! Lambert Mende, le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, a la solution. « Les services de l’immigration, tout en annulant l’ancien passeport semi-biométrique, vont pouvoir attacher le visa qui se trouve dans le passeport annulé dans le nouveau passeport biométrique », a-t-il déclaré à la RTNC, la télévision d’État RD congolaise. Des propos tournés en dérision par les Congolais sur les réseaux sociaux.

Une décision officiellement motivée par des raisons de sécurité…

Mais pourquoi diable les autorités congolaises se sont-elles risquées à prendre une telle mesure, qui plus est de façon si précipitée ? « Les passeports semi-biométriques et biométriques circulent simultanément. Ce qui pose un réel problème au regard des autorités étrangères (ambassades, consulats, diverses chancelleries) quant à la fiabilité même du passeport congolais », a indiqué le gouvernement RD congolais dans un autre communiqué. La direction générale de Migration (DGM) fait, elle, allusion au fait que certains pays menaceraient de ne plus accepter les passeports semi-biométriques car ils n’offriraient plus de garanties de sécurité suffisantes. Des raisons officielles qui peinent à convaincre une majorité d’observateurs.

… mais officieusement par des raisons politiques ou même financières…

Selon eux, cette mesure serait davantage commandée par des motifs officieux. D’ordre politique d’abord. À l’approche de la date fatidique du 31 décembre, le gouvernement chercherait à entraver les allées et venues des opposants. « Nombre de ceux qui contestent le pouvoir actuel sont à l’étranger où ils mènent des actions de lobbying. Or sans passeport valable, ils ne pourront rentrer au pays pour porter l’estocade contre le régime de Joseph Kabila. Ils seront bloqués à l’extérieur », explique un avocat spécialiste des droits de l’homme en RDC. S’ils n’excluent pas des motifs politiques, d’autres évoquent principalement des motivations d’ordre financier. « Cette affaire fait étrangement écho au scandale des passeports biométriques révélé en avril 2017 par Reuters. Le passeport congolais […] serait au cœur d’un business très lucratif pour des proches du président Joseph Kabila. Selon l’agence de presse, sur les 185 dollars du prix du passeport, le gouvernement congolais n’en percevrait que 65. Une société basée en Belgique et une autre aux Émirats arabes unis percevraient la majorité des revenus. Reuters et l’agence Bloomberg affirment que des proches du président congolais contrôleraient ces sociétés. Un revenu juteux estimé à plusieurs millions de dollars, car chaque année la RDC a délivré 2,5 millions de passeports », rappelle Christophe Rigaud, journaliste spécialisé sur la RDC. Ainsi, exiger de renouveler les visas, bien avant leur date d’échéance, se révélerait être une opération extrêmement lucrative pour ses bénéficiaires…

En RDC, le passeport a toujours été sujet à polémique. « Du passeport ordinaire (ou simple), en passant par le semi-biométrique, au biométrique, la RDC aura connu trois changements de cet imprimé de valeur en sept ans. Et chaque changement donne lieu à une vague de contestations et de controverses », souligne Radio Okapi. Il faut dire que son prix est l’un des plus élevés du monde. À l’heure actuelle, il s’élève à près de 200 dollars, sans compter les à-côtés. Dans un pays où le revenu moyen ne dépasse guère les 3 dollars par jour, la mesure du gouvernement a de quoi mécontenter une population déjà durement touchée par la dégradation de la situation économique et sociale.

Avec Le Point