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Paul Nsapu: « vers un chaos électoral pire qu’en 2011 » en RDC (Interview)

Paul Nsapu, président de la Ligue des électeurs et secrétaire général adjoint de la FIDH

Une machine à voter très contestée et un fichier électoral truffé d’électeurs fictifs font craindre que les élections du 23 décembre soient immédiatement contestées. Pour Paul Nsapu, président de la Ligue des électeurs et secrétaire général adjoint de la FIDH, la surveillance du scrutin doit être renforcée et la pression internationale maintenue sur le pouvoir de Kinshasa.

Afrikarabia : En 2011, un fichier électoral corrompu et de nombreuses irrégularités avaient rendu les résultats des élections « non crédibles » pour les observateurs internationaux. A 20 jours de la prochaine présidentielle, dans quelles conditions se déroulera le vote ?

Paul Nsapu : Cette fois-ci, ce sera pire qu’en 2011 ! Après la réélection contestée de Joseph Kabila en 2011, le régime a continué a mal géré le pays sur fond de violations continuelles des droits de l’Homme, de massacres de population et de restrictions des libertés fondamentales. Ce sont sur ces bases qu’un processus électoral en trompe l’oeil s’est mis en place, avec une Commission électorale (CENI) politisée, qui n’est pas indépendante.

Afrikarabia : En 2011, il y avait déjà un problème de fichier électoral, mais cette année vient se rajouter l’utilisation de la machine à voter.

Paul Nsapu : On redoute en effet une fraude massive. Ce qu’il y a sous le capot de cette machine et les logiciels utilisés n’ont jamais été examinés de manière indépendante. Ce qui nous fait croire que la CENI a la volonté d’utiliser cette machine pour tricher. Si on ajoute à cela plusieurs millions d’électeurs fictifs sans empreintes digitales, on peut penser que la CENI souhaite utiliser ce « réservoir » d’électeurs pour bourrer les urnes. Ces élections seront donc contestées.

Afrikarabia : Dans ces conditions, appelez-vous à boycotter le scrutin ?

Paul Nsapu : Non, nous n’allons pas boycotter les élections. Nous allons nous organiser pour que la population se réapproprie et surveille le scrutin. Et si le régime réprime, comme à son habitude, ce sera une preuve que le pouvoir n’a pas respecté ses engagements. Boycotter serait donner la victoire au régime et conforter le pouvoir du président Kabila et de la Kabilie.

Afrikarabia : On s’achemine vers des élections à huis clos puisque l’Union européenne ne pourra pas envoyer d’observateurs électoraux, tout comme le Centre Carter, comment allez-vous vous organiser ?

Paul Nsapu : La société civile, dans son ensemble, a décidé de former des observateurs locaux. La Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) va déployer 40.000 observateurs, et la société civile et les mouvements citoyens, au sein de la Symocel, va en former 20.000. Mais c’est encore insuffisant. Avec ce nombre, nous couvrirons à peine 30.000 bureaux de vote sur les 90.000. Pendant les deux semaines qui restent, nous demandons à tous les acteurs nationaux et internationaux à venir nous aider.

Afrikarabia : Que peut-il se passer en RD Congo si le scrutin du 23 décembre est contesté, ce qui est fort probable ?

Paul Nsapu : Dans les grandes villes, la population risque de descendre dans la rue pour prendre possession de tous les symboles du pouvoir, en commençant par les bureaux de vote. Ce qui pourrait arriver également, c’est que les groupes armés, qui menacent régulièrement de prendre les armes, trouvent une occasion pour semer le chaos.

Afrikarabia : Et sur le plan politique ?

Paul Nsapu : Il faudra exiger une nouvelle transition afin de demander des élections transparentes et crédibles. Et pour cela, il faudra une transition sans Kabila et ses collaborateurs. Cela est possible, mais les acteurs internationaux devront nous accompagner.

Afrikarabia : On a l’impression qu’en annonçant sa décision de quitter le pouvoir et d’organiser les élections dans les temps, le 23 décembre prochain, Joseph Kabila a réussi à faire baisser la pression internationale sur Kinshasa ?

Paul Nsapu : Joseph Kabila a voulu surprendre la communauté internationale en disant : « okay, si vous ne voulez plus de moi, je me retire, mais accepter mon dauphin », Emmanuel Ramazani Shadary. Mais attention, Joseph Kabila continue de garder la main.

Afrikarabia : Le candidat du FCC, Emmanuel Ramazani Shadary, est sous le coup de sanctions européennes. Ces sanctions sont en renégociation dans les semaines à venir, doivent-elles être reconduites ?

Paul Nsapu : Emmanuel Ramazani Shadary était ministre de l’Intérieur lorsqu’il a ordonné la répression sanglante des manifestations pacifiques de 2018. Shadary est arrivé au moment où les deux experts de l’ONU ont été assassinés dans les Kasaï (un conflit qui a fait au moins 3.000 morts selon l’Eglise catholique – ndlr). Nous avons de nombreuses preuves qui démontrent la responsabilité de monsieur Shadary et de Joseph Kabila dans les massacres du Kasaï. Nous savons exactement ce qu’Emmanuel Ramazani Shadary a fait dans les Kasaï, les primes qu’il a accordé à certains donneurs d’ordre dans le meurtre des deux experts onusiens. Shadary fait partie des 16 personnalités sous sanctions européennes et nous demandons à ce qu’elles soient reconduites. Lever ces sanctions seraient un très mauvais signal que l’Union européenne donnerait aux victimes.

Afrikarabia : Si Emmanuel Ramazani Shadary venait à être élu président de la République, qu’est-ce-que cela changerait pour les Congolais ?

Paul Nsapu : La mauvais gestion va continuer. Pour nous, il n’y aura pas changement majeur et nous continuerons à exiger que justice soit faite et que monsieur Shadary soit un jour déféré devant les tribunaux.

Propos recueillis par Christophe RIGAUD – Afrikarabia

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