L’ONU suggère à la Belgique de s’excuser pour son passé colonial

Le groupe d’experts des Nations unies sur les personnes d’origine africaine, basé à Genève, a recommandé le 11 février à la Belgique de présenter des excuses pour son passé colonial. Les atrocités commises durant cette « période sombre » de l’histoire ont été pointées du doigt. Depuis, la polémique enfle, sans que l’on s’achemine pour l’instant vers des excuses officielles.

Une semaine durant, un groupe d’experts des Nations unies a parcouru la Belgique – passant par Bruxelles, Anvers, Namur, Charleroi et Liège – pour rencontrer des représentants des autorités, d’ONG et de la société civile. Voici sa conclusion : « Il semble qu’il y ait un mur du silence sur la colonisation. Afin qu’il y ait une vraie réconciliation et que le processus de décolonisation se poursuive, des excuses de l’Etat belge seraient un premier pas. » Selon l’une des expertes de l’ONU, Dominique Day, le rapport envoie un « Wake up call » (« une alarme de réveil ») à la Belgique, où « les gens ne font pas le lien entre les préjugés, la discrimination et l’histoire coloniale ».
Le monde politique s’est montré très circonspect. Charles Michel, le Premier ministre centriste, s’est d’abord étonné d’un « rapport étrange », un document intermédiaire dont il attend la version finale en septembre. Un autre ténor de la politique, Rudi Vervoort, le ministre-président socialiste de la région de Bruxelles-Capitale, a au contraire estimé que les autorités doivent « être en état de reconnaître notre responsabilité » sur le passé colonial.
« Un pardon historique doit être prononcé, cela me semble vraiment approprié, car un grand nombre de personnes ont été assassinées pour de l’argent », a déclaré Bart de Wever, président des libéraux flamands (NV-A). Bien que son parti ait des positions radicales contre l’immigration, il a estimé que la responsabilité des excuses incombe au roi, la figure de Léopold II étant centrale dans l’histoire coloniale. Interrogé dans la foulée par l’agence de presse Belga, le Palais royal n’a pas souhaité commenter l’appel du comité d’experts de l’ONU, renvoyant au ministère des Affaires étrangères.

L’Africa Museum épinglé

La polémique intervient dans un contexte marqué par un vif débat sur la décolonisation, ravivé par la réouverture en décembre du Musée royal d’Afrique centrale à Tervuren, un vestige de l’époque coloniale. Cette institution, dépoussiérée et rebaptisée Africa Museum, a néanmoins été épinglée par le rapport des experts des Nations unies. Son tort ? Etre encore trop empreinte de l’imagerie coloniale, avec des représentations offensantes et racistes.
Musée royal d’Afrique centrale à Tervuren, un vestige de l’époque coloniale
Guido Greyssels, le directeur du musée, s’est déclaré « étonné de ces conclusions », qu’il trouve « superficielles ». Les experts ne sont restés qu’une heure dans le musée, affirme-t-il, et guère plus de 5 minutes dans la salle sur le passé colonial. « Je suis d’accord pour dire que la Belgique doit reconnaître qu’il y a eu des fautes dans le passé colonial, ce qui relève de l’enseignement », poursuit Guido Greyssels. « Le musée n’a pas pour rôle de diffuser des messages activistes. »
Les statues dorées qui demeurent dans la rotonde du musée, à la gloire de la mission « civilisatrice » de la Belgique, avec la main posée d’un grand colon sur la tête d’Africains rapetissés à la taille d’enfants, n’ont pas pu être enlevées. Elles sont en effet classées monument historique. « Elles font partie du patrimoine, il faut les voir comme faisant partie du contexte », se défend donc Guido Greyssels.

Un débat lancinant

Le même groupe d’experts avait pointé en 2013 aux Pays-Bas le caractère raciste de la tradition du Zwarte Piet – « Pierre le noir », la figure du serviteur de Saint-Nicolas. Une énorme vague de réactions défensives et de menaces à l’encontre de la délégation des Nations unies avait suivi.
En Belgique, pas de tollé comparable, mais un débat lancinant dont les différents aspects sont « autant de pièces empilées depuis des décennies », note Gia Abrassart, journaliste, auteure et animatrice du Café Congo. Derniers exemples en date : la bande dessinée Tintin au Congo a été rééditée en janvier dernier par la fondation Moulinsart pour les 90 ans de Tintin, comme un motif de fierté alors qu’elle est contestée pour son caractère raciste. Le titre d’un colloque qui s’est déroulé le 15 février à l’Université libre de Bruxelles (ULB) a fait bondir certains pour sa violence : « Pour une politique de gestion des collections coloniales de restes humains dans les universités ».
Encore un signe des réticences à revenir sur un passé avec lequel certains entretiennent une relation ambiguë, cette déclaration : « Léopold II a libéré les Congolais et a pacifié le Congo où il y avait beaucoup de guerres. » La phrase, prononcée sur un plateau de RTL par Aymeric de la Motte, de Mémoires du Congo, une association qui documente la présence belge au Congo, au Rwanda et au Burundi, a fait bondir un maire d’origine congolaise, Pierre Kompany : « Pour vous, 20 millions de morts, c’est peu ? ».
Pour les associations d’afro-descendants, qui ont eu le sentiment d’être enfin entendues, le signal fort envoyé par les Nations unies représente un grand pas en avant. « Le fait qu’un groupe extérieur à la Belgique vienne dire qu’il est temps de faire quelque chose dérange les politiques, certes, explique Gia Abrassart. Mais quelles que soient les positions des uns et des autres sur la restitution des œuvres d’art africaines ou le mouvement décolonial, on ne peut plus échapper à un examen de conscience. »
(Avec Rfi)