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Jérusalem: fortes tensions pour la vente de biens de l’Église grecque-orthodoxe

Le Patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem Theophile III

Plusieurs centaines de Palestiniens ont manifesté, samedi 9 septembre à Jérusalem, contre la vente de biens immobiliers grecs-orthodoxes à des Israéliens.

Depuis une douzaine d’années, l’Église grecque-orthodoxe est régulièrement accusée de dilapider son patrimoine en Terre sainte au profit d’organisations de colonisation.

« Si nous perdons l’hôtel, nous perdons la porte de Jaffa, une part très symbolique de la Vieille Ville. » Malgré son sourire, Walid Dajani, 73 ans, ne cache pas son inquiétude. Depuis 1949, sa famille gère l’hôtel Imperial, une institution de Jérusalem. Situé dans un bâtiment appartenant à l’Église grecque-orthodoxe, l’établissement a été pris dans une tourmente judiciaire qui remonte à 2004, après la signature d’un bail emphytéotique entre le patriarche grec de l’époque, Irénéos Ier, et trois sociétés privées. Ce type de contrat, prévu pour une durée de 99 ans, fait du locataire un quasi-propriétaire du bien. L’hôtelPetra, voisin de l’Imperial, ainsi qu’un immeuble proche de l’esplanade des Mosquées, faisaient aussi partie de la transaction.

Les patriarches chrétiens accusent Israël « d’affaiblir la présence chrétienne »

L’Église grecque-orthodoxe, second plus grand propriétaire foncier en Israël,

L’affaire avait provoqué la colère des chrétiens palestiniens et entraîné la destitution d’Irénéos Ier. En 2007, son successeur Théophile III a entamé une procédure judiciaire pour faire annuler le contrat. La Cour de justice israélienne a rendu son jugement le 1er août dernier, donnant raison aux sociétés privées, qui ont, en fait, agi en intermédiaires pour l’organisation Ateret Cohanim, œuvrant pour la colonisation juive à Jérusalem-Est. Une telle décision « ne peut être expliquée que par des motifs politiques », a aussitôt dénoncé Théophile III, avant d’annoncer son intention de faire appel de la décision du tribunal.

Second plus grand propriétaire foncier en Israël, l’Église grecque-orthodoxe n’en est pas à sa première transaction immobilière. En 2013, elle a vendu trois parcelles (52 hectares) acquises au XIXe siècle et désormais situées à Jérusalem-Ouest. « C’était la première vente de biens appartenant à l’Église depuis 2 000 ans », explique Hani Boullata, membre de l’Union des chrétiens arabes orthodoxes à Jérusalem. Des ventes plus récentes ont été dénoncées à Césarée, à Jaffa, ou encore à Tibériade. Les acquéreurs seraient des sociétés enregistrées à l’étranger, notamment sur des îles célèbres pour héberger des paradis fiscaux.

L’acquisition de biens ecclésiaux par des sociétés écrans, qui les revendraient ensuite au prix fort, menace de bouleverser le marché de l’immobilier israélien. D’ailleurs, une proposition de loi déposée à la Knesset (Parlement) en juillet prévoit le transfert à l’État d’Israël de tout terrain, ancienne propriété d’une Église, qui aurait été vendu à des investisseurs privés. Si elle est votée, la loi pourrait entraver de futures transactions portant sur des biens des Églises. Le 4 septembre, les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem ont dénoncé « la violation flagrante » du statu quo qui leur assure une certaine immunité de ce côté-là. Une telle loi vise également à « affaiblir la présence chrétienne » à Jérusalem et en Terre sainte, ont-ils assuré.

Une lettre ouverte demande la démission de Théophile III

Pour dénoncer ces ventes à répétition, des centaines de chrétiens palestiniens de Jérusalem, et de Nazareth, Jaffa, Haïfa ou encore Saint-Jean-d’Acre ont manifesté, samedi 9 septembre, dans la ville sainte. Les fidèles ignorent tout de l’utilisation de l’argent des transactions et les rumeurs vont bon train. « Nous réclamons plus de transparence. Et nous nous opposons à toute vente. Le Patriarcat grec-orthodoxe n’est pas une agence immobilière ! », s’indigne Hani Boullata.

Une lettre ouverte diffusée pendant la manifestation demandait la démission de Théophile III, auquel il est reproché une gestion autoritaire du pouvoir, et la poursuite de fait des ventes.

Les protestations contre les pratiques immobilières du patriarcat révèlent aussi des problèmes d’ordre pastoral. « L’Église n’a rien à proposer aux fidèles. Les prêtres ne parlent même pas l’arabe », déplore Adi Bajali, un résident de Nazareth. « Historiquement, la communauté orthodoxe était la plus importante en Terre sainte. Depuis 1948 (fondation de l’État d’Israël, NDLR), ce sont majoritairement les chrétiens orthodoxes qui sont partis, assure un spécialiste des questions chrétiennes. L’Église grecque n’a rien fait pour les retenir. » Ils représentent aujourd’hui 50 % des 50 000 chrétiens de Jérusalem-Est et de Cisjordanie. En Israël, les catholiques (latins, maronites, melkites) constituent plus de la moitié des 120 000 Arabes chrétiens. « Je sensibilise mes enfants pour qu’ils soient vigilants, affirme Hani Boullata. Car au final, on se bat pour leur assurer un avenir ici. »


« Une relation entre besoin et méfiance »

Wadie Abunassar, universitaire arabe israélien, spécialiste des questions chrétiennes

« La relation entre l’Église grecque-orthodoxe et ses fidèles de Terre sainte oscille entre un besoin et une méfiance réciproques. “Besoin”, car sans les fidèles, l’Église grecque-
orthodoxe, qui prétend être ici l’Église-mère, ne serait qu’un symbole, une coquille vide. Ses prêtres sont majoritairement grecs, mais ses croyants sont d’ici. Inversement, ces derniers ont besoin de ses services spirituels. “Méfiance”, car le patriarche grec-orthodoxe croit avoir tous les droits sur les terrains, propriétés de son Église, et donc en faire ce qu’il veut. Les fidèles palestiniens assurent qu’il s’agit de la terre de leurs ancêtres et qu’elle ne peut être vendue. À la dimension grecque-arabe, il faut bien sûr ajouter le conflit israélo-palestinien et les intérêts
politico-immobiliers publics comme privés. »

Avec La Croix (Claire Bastier, à Jérusalem)

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