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Discours de Joseph Kabila à l’ONU: la preuve qu’il ne veut pas quitter le pouvoir

Joseph Kabila lors de son allocution devant l’Assemblée générale annuelle des Nations unies, le 23 septembre 2017, à New York. © REUTERS/Eduardo Munoz

J’y suis, j’y reste. C’est ce que l’on peut retenir du discours que le chef d’État congolais a prononcé, samedi 23 septembre, devant une Assemblée générale de l’ONU aux rangs très clairsemés. A la tribune des Nations-Unies, par un subtil jeu de silence et de sujets contournés, le président Kabila a dévoilé en creux ses intentions.

Joseph Kabila, bien déterminé à s’accrocher au pouvoir…

Certes, Joseph Kabila a indiqué que « le cap vers des élections crédibles, transparentes et apaisées est définitivement fixé » et que « la marche dans cette direction est irréversible ». Certes, il s’est félicité de l’enrôlement de 42 millions d’électeurs sur un objectif de 45 millions. Mais, le mutique président n’a dit mot sur deux points essentiels. Quand l’élection présidentielle aura-t-elle lieu ? Et y participera-t-il ? Sur le premier point, il s’est contenté de répéter que la CENI devrait rendre public rapidement un calendrier réaliste. Sur le second point, Joseph Kabila n’a donné aucune indication, alors même que la Constitution et l’accord de la Saint-Sylvestre sont catégoriques sur ce point : pas de troisième mandat pour l’actuel chef de l’État. De quoi nourrir interrogations et inquiétudes, d’autant que ses partisans commencent, çà et là, à appeler à l’organisation d’un référendum pour modifier la Constitution et permettre au numéro un congolais de se représenter à nouveau, après les scrutins (aux résultats fortement contestés) de 2006 et de 2011.

Autre signe tendant à démontrer que Joseph Kabila ne compte pas quitter son fauteuil, l’appel à la réduction des effectifs de la Monusco et, à terme, à son départ. « Il est clair que près de vingt ans après son déploiement, la force onusienne ne peut nourrir l’ambition de rester indéfiniment dans mon pays », a-t-il déclaré. Une annonce qui a de quoi surprendre. La RDC est en effet en proie à la résurgence de conflits aux quatre coins de son territoire (à l’est, aux Kasaï, au Kongo central, etc.). « En cas de tensions, la Monusco peut être un témoin gênant pour Kinshasa », décrypte une source sécuritaire.

Au final, aucune surprise dans les paroles prononcées par Joseph Kabila à New York. Si Lambert Mende, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, s’est félicité de ce « discours responsable », la plupart des analystes ont accueilli froidement la prestation du président congolais. « Un discours pour rien », a titré Christophe Rigaud, et « un discours vide dans une salle vide », a écrit Adrien Seyes, deux journalistes spécialistes de la RDC.
joseph Kabila dans les couloirs de l’ONU à New York. © DR

… face à une communauté internationale qui souhaite son départ

Ce discours était-il une réponse au communiqué publié par l’ONU quelques jours plus tôt ? En effet, le mardi 19 septembre s’est tenue en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, une réunion multipartite sur la RDC. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ses conclusions n’ont guère été favorables au régime de Kinshasa. Elles tiennent pour l’essentiel en quatre points. Tout d’abord, pour l’ONU, les élections présidentielle et législatives doivent se tenir conformément à l’accord de la Saint-Sylvestre (dont la mise en œuvre doit être « totale »), soit fin 2017 au plus tard. Il s’agissait là d’une des exigences majeures des opposants congolais, très présents à New York à l’occasion de cette 72e assemblée générale des Nations unies, en particulier les responsables du rassemblement. Ensuite, l’ONU a lourdement insisté sur la mise en œuvre des mesures de « décrispation politique ».

Ce qui signifie, entre autres, la libération des nombreux prisonniers politiques, mais aussi le retour en RDC de Moïse Katumbi, considéré comme l’opposant numéro un au régime. Une perspective particulièrement redoutée par Joseph Kabila. Par ailleurs, l’ONU a souligné la nécessité impérative de sécuriser le financement du processus électoral, une façon de rappeler Kinshasa, passé maître dans l’art de la tergiversation, à ses obligations. En clair, l’instance onusienne n’admettra plus que le régime RD congolais argue de difficultés budgétaires pour ne pas remplir ses obligations en matière électorale. Enfin, l’ONU a salué « l’engagement exprimé par les autorités de la RDC de respecter la Constitution ». En première lecture, cette phrase pourrait paraître anodine. Pourtant, c’est à travers elle que l’instance onusienne proscrit toute modification de la Constitution en vue de permettre à Joseph Kabila de postuler à un troisième mandat. Aucun référendum ne sera donc toléré, alors même que l’hypothèse est sérieusement envisagée par le régime de Kinshasa. Ainsi, les conclusions de cette réunion sur la RDC, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, marquent-elles clairement la victoire diplomatique d’un camp –l’opposition – sur un autre – le pouvoir en place.

L’étau diplomatique se resserre contre Kabila, y compris en Afrique

Ce communiqué, certes, rappelle, dans une large mesure, les exigences que la communauté internationale a déjà exprimées à de nombreuses reprises. En réalité, son intérêt principal tient au fait qu’il « implique » l’ONU, l’Union européenne, l’OIF, mais également l’Union africaine et la SADC, deux instances qui jusque-là penchaient du côté du pouvoir en place. Il s’agit d’une véritable rupture dans le rapport de force diplomatique sur le dossier RD congolais. En effet, jusqu’à une période relativement récente, Joseph Kabila pouvait compter sur l’appui quasi indéfectible de ses pairs africains. Mais peu à peu le vent à tourner. Ses soutiens se sont progressivement étiolés dans la sous-région, à l’instar de l’Angola, furieuse de la gestion par Kinshasa de la crise des Kasaï dont elle subit les conséquences de plein fouet à travers un afflux quotidien de réfugiés. La grogne touche désormais d’autres pays en Afrique centrale pour lesquels « Joseph Kabila n’est plus le garant de la sécurité, mais plutôt l’assurance de l’instabilité », fait observer un ex-Premier ministre d’un pays voisin de la RDC.

Au-delà, le cas Kabila préoccupe de plus en plus les dirigeants des pays du reste du continent. « La plupart de ces chefs d’État semblent avoir intégré le fait que conserver Joseph Kabila à la tête de la RDC leur faisait courir un risque évident. Le fameux risque du dégât collatéral. Le soutenir alors qu’il ne respecte ni la Constitution ni les accords signés avec l’opposition et les évêques catholiques (même s’il a lui-même toujours refusé d’apposer sa signature au bas de ce texte), c’est difficilement justifiable. D’autant que nombre d’acteurs africains sont eux-mêmes souvent en froid avec le respect de leur Constitution. Si Kabila devait tomber – ce qui apparaît comme le scénario le plus probable aujourd’hui –, ceux qui l’auraient éventuellement suivi pourraient être rattrapés par les ennuis. Et si Kabila devait être chassé par un mouvement populaire ou un coup d’État, ces mêmes voisins craignent des débordements inéluctables à leurs frontières », analyse dans ses colonnes La Libre Belgique.

Signe de l’inflexion de la position africaine vis-à-vis de Kinshasa, la brève entrevue accordée juste avant son départ de New York par Alpha Condé, chef de l’État guinéen et président en exercice de l’Union africaine, à son homologue RD congolais. Peu d’informations ont filtré de ce rendez-vous. L’on sait simplement que Condé avait un message à délivrer à Kabila de la part de ses pairs africains. Celui-ci portait sur… les garanties que ceux-ci seraient prêts à octroyer au président congolais, à sa famille et à ses biens s’il quittait le pouvoir. Manifestement, l’Union africaine, elle aussi, s’inscrit déjà dans l’après-Kabila. Le chef de l’État RD congolais a également profité de son déplacement new-yorkais pour rencontrer (à sa demande) Charles Michel, le Premier ministre belge, et Antonio Guterres (un rendez-vous protocolaire de quinze minutes, photo officielle comprise, prévu pour tous les chefs d’État). Les deux hommes ne lui ont fait que rappeler leur position de fermeté, exprimée dans le dernier communiqué publié à l’issue de la réunion du 19 septembre sur la RDC.

Malgré de fortes pressions internationales, tout se jouera au Congo

« Cette 72e assemblée générale a, sans conteste, tourné en faveur de l’opposition RD congolaise », observe un haut diplomate occidental en poste à Kinshasa. Mais sera-ce suffisant pour pousser Joseph Kabila vers la sortie ? Rien n’est moins sûr. « Le chef de l’État congolais tient encore en mains les réseaux de pouvoir au sein de son armée : partout dans le pays, il peut compter sur des officiers et des hommes de troupe des Tutsis congolais entre autres, qui sont prêts à se battre pour lui. Et cela même si, parmi d’autres officiers et parmi les hommes de rang, mal payés et démoralisés, la grogne est bien réelle », observe Colette Braeckman dans le quotidien belge Le Soir. Une manière de dire que la partie décisive se jouera à domicile et non à l’extérieur. C’est d’ailleurs le sens de l’appel qu’a lancé La Lucha à l’opposition congolaise en pleine Assemblée générale. « Certes, la communauté internationale compte, mais l’opposition doit comprendre que ce ne sont pas ces déclarations, ces résolutions [faites à l’ONU] qui feront partir Kabila », a indiqué sur son compte Twitter le mouvement citoyen avant d’ajouter que le sort de l’actuel chef de l’État était « entre les mains des Congolais ».

« Tout compte en réalité dans ce genre de situation, les pressions extérieures comme la mobilisation intérieure. Les deux doivent aller de pair pour que cela fonctionne », indique un diplomate de haut rang présent à New York. En RDC, les prochaines semaines s’annoncent décisives pour l’avenir politique du pays. « Ce qui est irréversible, ce n’est pas le processus électoral, mais le départ de Joseph Kabila », a déclaré l’opposant Claudel-André Lubaya. Sans doute, mais, comme pour les élections, le tout sera de savoir… quand ?

Avec Le Point

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